« Des communautés où les idées ont un visage… » – Raphaël Serrail

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Posted on 16th mars 2010 by Pascal in Textes

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« Des communautés où les idées ont un visage… »

Témoignage sur les cafés philo

de
Raphaël Serrail

Découverts il y a cinq ans environ, les cafés philo ont été pour moi le lieu d’une révélation à la fois excitante pour l’esprit et passionnante sur le plan politique. Parce qu’en participant à des débats publics nous développons notre faculté de communiquer avec nos concitoyens, nous sommes également renvoyés à la fragilité de nos points de vue concernant les problèmes qui agitent nos sociétés. Aussi, l’habitude de pousser les portes de ces « cafés du commerce », comme disent leurs détracteurs, s’est-elle ancrée dans l’organisation de mon temps libre ; autant d’amis à retrouver que d’idées à échanger, le café est désormais devenu aussi bien un besoin qu’une responsabilité, celle d’un engagement dans la communauté des idées.

S’il est temps pour moi d’écrire sur les cafés philo et de soumettre ces quelques notes aux acteurs de ce mouvement, c’est que l’écrit permet d’installer une autre sorte de débat en déplaçant l’attention qu’autrui accorde aux paroles de l’agora sur le terrain plus stable de la lecture. D’autant plus que le mouvement des cafés philo ne peut se dispenser, pour préserver son propre avenir, d’une réflexion approfondie sur ses fonctionnements et son histoire. J’espère que mon modeste témoignage y contribuera.

Il faut bien l’avouer, nous vivons dans un monde où une masse considérable de textes et d’images, produits par des experts ou des circuits médiatiques, prennent en otage notre expérience personnelle de la pensée. Or, face à un tel enjeu pour nos libertés individuelles, les cafés offrent un dispositif unique dans l’espace des expressions publiques. Sans être inféodé aux logiques universitaires ou aux médias, ce singulier agencement, né sous l’impulsion de Marc Sautet, produit une représentation explosive – si tant est que la démocratie participative n’est pas une utopie – de la liberté d’expression dans son état langagier le plus pur. En effet, ces assemblées offrent une palette d’interventions que l’on voit nulle part ailleurs : qu’ils soient lettrés ou militants, névrotiques ou schizoïdes, voire poétiques, les discours y reflètent la multiplicité des flux et des intensités qui traversent les communautés d’opinion. De là sans doute une série de malentendus et de critiques, émanant bien souvent d’intellectuels n’ayant jamais mis les pieds dans ces lieux, sur les thèmes « On ne fait pas de philosophie au café du commerce ! » ou bien « La philosophe est un travail, pas du bavardage ». Curieusement, on retrouve, chez les participants et militants du mouvement, un clivage similaire : il y a ceux qui souhaitent que les débats s’acheminent vers des méthodologies universitaires et d’autres qui approuvent l’ouverture sans contrôle à la vox populi.

En ce qui me concerne, je suis de ceux qui croient à la nécessité d’accueillir toutes les formes d’expression : du discours argumenté au cri, des vociférations aux diatribes. Chacun le sait, nous nous résolvons difficilement à la confrontation directe avec autrui, surtout quand nous fait, physiquement face, la singularité radicale de l’autre. Or, c’est précisément dans l’expérience d’une telle rencontre que notre philosophie personnelle devient vivante, et qu’un chemin de pensée se dessine pour nous inviter à progresser. Souvent, nous entrons dans un débat avec notre autosuffisance gorgée de savoirs, et puis, chemin faisant, il peut nous arriver de rencontrer une conviction incrustée dans le regard de celui qui nous interpelle, au point que le doute nous submerge. Il est vrai que de tels retournements sont rares ! Car, il faut bien l’admettre, lieux communs, préjugés et autres clichés sont allègrement énoncés dans ces cafés !

Reste à savoir si, à l’aube du XXIe siècle, la philosophie peut nous aider à mieux comprendre les constructions d’opinion en nous permettant d’analyser leurs sources et leurs modes de diffusion. En tant qu’espace d’une communication directe de sujet à sujet, non médiée par des appareils, des techniques ou des réseaux, le café philo rend visible à la fois la vie des corps confrontés au langage et les effets redoutables de la domestication idéologique qui structurent aussi bien nos subjectivités que nos mécanismes cognitifs. Et même si les débats exposent toutes leurs lacunes, ce qui les fragilise aux yeux hostiles, ils anticipent, à mon sens, ce que pourrait devenir l’exercice d’une démocratie participative où chaque citoyen serait reconnu comme sujet à part entière.

Tendre vers un tel idéal démocratique suppose d’autres interrogations : les cafés peuvent-ils nous aider à mieux penser par nous-mêmes ? Y dégage-t-on des notions, des concepts originaux ? Engendrent-ils des praxis sociales qui, à terme, pourraient devenir dangereuses pour les pouvoirs en place ? Ont-ils une fonction politique ou seulement psychologique (voir les cafés psycho) ? Ne sont-ils finalement que des lieux de drague où l’on vient assouvir nos besoins en reconnaissances narcissiques ? Les réponses à ces questions déborderaient le cadre de cet article, mais, pour faire bref, je suis convaincu que ces cafés sont à la fois un véritable laboratoire politique pour les démocraties d’opinion et un espace ontologique où les idées prennent visage humain. Faute de place, je ne décrirai pas ici ce que j’entends par « laboratoire politique». Cela fera l’objet d’un autre article. Je tenterai néanmoins d’explorer la notion d’espace ontologique.

En premier lieu, examinons la question du sujet confronté aux idées. Il est relativement facile de réfléchir sur des idées générales, plus difficile de les dialectiser dans nos représentations mentales, enfin exceptionnel de les transformer en idées personnelles, avec notre langage, lui seul étant en mesure de les mettre au monde. Aux cafés philo, j’ai assisté à des accouchements magnifiques, mais la parole n’avait pas le pouvoir de transformer ces idées en chose, si bien que, sans objet, leur destin fut de se perdre dans la foule. Qui aura retenu le sens de tel discours pertinent ? Selon Gunter Gorhan, même si après un débat « l’étincelle de lumière » ne se propage que dans le for intérieur d’un seul participant, l’idée ira probablement porter l’espérance ou la rage dans le monde !

Cette pure hypothèse, sous forme de pari, nous conduit à la seconde question : le langage. Comme nous l’avons déjà souligné, « le philosophe du dimanche », référence obligée à Hegel, ne devrait pas assujettir sa pensée aux glaciations universitaires ou à la doxa médiatique, et c’est là l’un des enjeux majeurs des cafés. Prendre le pouvoir sur son propre langage, avec ou contre autrui, tout en se désaliénant des figures institutionnalisées du savoir, relève d’une expérience ontologique déterminante pour l’identité de chaque personne, aussi anonyme soit-elle. « Le langage n’est pas un phénomène surajouté à l’être-pour-autrui : il est originellement l’être-pour-autrui, c’est-à-dire le fait qu’une subjectivité s’éprouve comme objet pour l’autre » nous explique Sartre (1). Quand il s’agit d’agir dans l’espace public de délibération, on se confronte aux risques ou aux périls que la parole publique engendre, mais un tel dépassement conduit chacun à sa propre réalisation en tant qu’être humain responsable.

Après les idées et le langage, ajoutons une troisième interrogation : qu’en est-il, du dispositif relationnel avec ses désirs et ses multiples blocages affectifs et symboliques ? En allant au café – « ces communautés où les idées ont un visage » – on cherche avant tout à sortir de chez soi, et peut-être souhaitons-nous trouver tout simplement notre bonheur hors de nous-mêmes, dans cette relation avec des hommes et des femmes qui, comme nous, souffrent d’une indifférence généralisée. Tous les travers qui nous font aimer admirer ou haïr les autres, se retrouvent agglutinés autour des tables : du brillant orateur au vaniteux ou à l’irresponsable, les cafés concentrent en leurs murs toutes les tendances des caractères humains. Mis à part les serveurs, les participants sont en général assis, du coup nous avons tout loisir d’observer leurs attitudes. Chacun se regarde à la dérobée, bien souvent sans se voir, tant les regards se fuient. C’est enfermé dans sa bulle privée que l’individu, né avec les années 80, se déplace dans la cité. Quand Freud (2) affirme « Autrui joue toujours dans la vie de l’individu le rôle d’un modèle, d’un objet, d’un associé ou d’un adversaire », l’expérience des cafés devient le miroir grossissant dans lequel nous choisissons de reconnaître le même ou l’autre dans une mise en scène sociale toujours recommencée de l’altérité.

Terminons cette exploration avec une question sans doute décisive : est-ce que ces expériences collectives, dans ce que l’on peut nommer avec Hanna Arendt (3) « un espace public d’apparition », nous ouvrent à une compréhension de l’être ? Il m’est, bien entendu, impossible de répondre. En revanche je peux témoigner : lorsqu’un intervenant s’engage dans une démonstration maîtrisée ou bien s’empêtre dans un raisonnement incohérent, et que je m’efforce de scruter son visage, alors apparaît, parfois, un espace secret où l’expression de l’idée, la tension du regard et la nervosité des lèvres se conjuguent dans l’être-pour-autrui qu’évoquait Sartre. Par ces ouvertures fugaces que me propose l’autre, et cela malgré lui, il m’ouvre un accès à la problématique de la conscience. Dans ce bref instant où il oublie son moi, tout à sa construction du sens, par cette liberté conquise sur lui-même et sur le groupe, par ce défi, le sujet provoque un événement qui, au niveau de la communauté, me semble contenir l’essence du politique. Par voie de conséquence, les contradictions qui traversent les cafés philo (désirs, idées, langages et d’autres encore…), nous font entrapercevoir le socle, les fondations ontologiques, d’une philosophie politique que serait en mesure de répondre aux aspirations disséminées, plurielles, du sujet contemporain.

Enfin, si nous convenons avec Maurice Blanchot qu’il existe un « espace littéraire », où l’expérience de l’écriture fait corps avec la mort, les cafés philo, dans le déchiffrement des signes, symboles ou idées qu’ils recèlent, s’apparente à un « espace philosophique » où se jouerait un corps à corps entre la mort et la parole : parler engage notre présence au monde sans que nulle médiation écrite ne puisse la représenter, donc la faire durer. Dans le café philo, ton visage me fait face, me parle, il dévoile ta liberté sur le point de s’accomplir dans notre communauté que l’écrivain jugeait, hier, « inavouable » (4). Sans m’aventurer plus loin dans cette exploration plutôt risquée, je me permettrai de conclure en invitant chacun à se rendre dans ces espaces citoyens, et d’y vérifier par soi-même, en s’engageant dans le destin de sa parole, au cœur de notre cité, si la philosophie pourra, aujourd’hui ou demain, nous permettre de passer de la démocratie représentative à une véritable démocratie participative, tout en redéfinissant les contours d’une ontologie politique.

L’Etre et le Néant, Gallimard, 1943
Essais de psychanalyse, 1927, Payot, trad. S Jankélévitch, 1973
La condition de l’homme moderne,Calmann-Lévy, 1958
La communauté inavouable, Minuit, 1983

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