Eloge de la critique ou Pour une Critique de la Raison Critique par Joseph (Jo) STRICH, Paris, été 2012

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Posted on 21st octobre 2012 by Gunter in Textes

Lorsque Gunter Gorhan m’a proposé, à la veille du 1er tour de la présidentielle, d’écrire un article philosophique pour le journal des cafés philo, j’ai tout de suite pensé à des bribes (lui a pensé miettes, en référence à Kierkegaard) philosophiques, à défaut de Pensées (trop pascaliennes pensai-je, donc contraignantes).
J’étais loin de penser à ce moment qu’il allait s »agir en fait de Lettres Persanes, dans le sens où j’allais me retrouver au cours des semaines et des mois à venir dans la situation de l’auteur (Montesquieu) de ces … méditations, réflexions? non, plutôt étonnements, face à une merveilleuse et folle hystérie collective, tant est que la chute d’un de mes articles journalistiques avait été: ils sont fous ces Français, qui, comme du temps d’Astérix, peuvent provoquer admiration et moquerie tout à la fois!
Vivant à l’étranger, exerçant le métier de correspondant de guerre au Proche-Orient, j’étais venu cette fois à Paris, depuis l’affaire de Toulouse, afin de couvrir la campagne électorale pour le compte de quotidiens anglo-saxons.
Au côté de mes papiers professionnels, je notais pour moi mes observations et remarques sur ce qui se passait autour, que ce soit dans mes pérégrinations et sorties parisiennes ou lors de meetings, conférences de presse, interviews…
Le sujet était tout trouvé: l’art de critiquer. Depuis mes premiers pas en philosophie, j’ai rêvé critique, critique de la critique. Je pense à Sartre et ses « Réflexions sur la Question Juive » — après Marx et sa « Question Juive » –, et sa « Critique de la Raison Dialectique » — en référence aux Critiques kantiennes de la Raison Pure et de la Raison Pratique–.
Quoi de plus passionnant en effet que le duel relatif-absolu, leur perception respective chez les uns et les autres, la conception relative de l’absolu et absolue du relatif. Philosophie et journalisme. Le royaume de la valeur absolue ne se prenant pas trop au sérieux, se croyant relative, et celui des valeurs relatives qui se veulent absolues. La philosophie comme moteur de recherche supérieur face aux cris d’Eurêka! quotidiens et partisans, sans dépassement.
La dernière campagne, toute imprégnée de journalisme, donc à vérité relative, mais convaincue de révéler la lumière. Dieu sur terre faiseur de dieux et défaiseur (Sarko-Ségo, Hollande). Même pas une opinion, pire, une passion, comme l’est l’antisémitisme (lire « La passion antisémite habillée par ses idéologues », de Francis Kaplan et les « Réflexions » sartriennes citées plus-haut).
De cette dernière passion irrationnelle, déraisonnée, comme le sont toutes les passions humaines, toujours irraisonnées, folles, tout a été dit, ou presque. Mais qui parle de la passion politique, doublée de celle journalistique, qui du jour au lendemain s’empare de toute une population, et cible, tenant un discours qui bien qu’infondé n’en est pas moins un, cible donc, là un peuple, ici un homme (en l’occurrence, durant la campagne au printemps Nicolas Sarkozy, le « méchant bonhomme » de la vie publique en France entre 2007 et 2012, et depuis la rentrée le « mauvais » Francois Hollande, qui l’a remplacé non seulement comme locataire de l’Elysée, mais aussi comme cible privilégiée des critiques les plus acerbes).
Bien qu’étant au fond de gauche, j’ai été choqué, comme l’ensemble de la communauté internationale (!), par l’antisarkozysme primaire, primitif, qui a prévalu toutes ces années en France. L’antisarkozysme, une passion française. C’était Sarko mort ou vif. L’homme à abattre. Anatomie d’une déligitimation. Son rejet a été orchestré par les média, dont cinq années d’efforts ont été couronnées de succès.
Mais « la mer est la même mer » et nous sommes au pays devenu celui de la pensée unique, où on achève bien les… Et voilà qu’un nouveau prétendument « nul », François Hollande, a commencé à apparaître au fil de l’été, d’abord timidement, puis de plus en plus ouvertement, et pas seul, mais avec sa compagne Valérie Trierweiler, la « sorcière » de service (au moins ce second rôle, féminin, avait été épargné aussi bien à Cécilia Sarkozy qu’à Carla Bruni). « Le bon, la brute et le truand », une presse digne de ce nom, particulièrement en France, mais ailleurs aussi (par exemple en Israël), ne peut se passer de ses ingrédients pour ex-ister.
J’espère que plus d’un, mais je n’en suis pas sûr, sera aussi choqué que moi de cet anti-hollandisme primaire, primitif, vraiment nul (c’est le cas de le dire), et que Sarkozy n’aura pas été le seul à bénéficier de la contre-déligitimation.
Pour paraphraser Spinoza, je dirais que la presse « persiste dans son être » et se définit ainsi (le garçon de café et sa mauvaise foi dans l’Être et le Néant de Sartre).
La rentrée se dessine donc ainsi: le nouveau président entame sa longue et pénible descente aux enfers, et même s’il transformait le plomb en or (il va s’en dire qu’on ne le laissera pas entamer l’application du programme socialiste pour lequel il a été élu démocratiquement), il est perdu d’avance, précipité dans sa chute par la crise économique et sociale qui frappe l’Europe entière, et beaucoup de flèches utilisées contre Sarko vont être détournées vers lui.
Certes ce ne sera pas avec la même haine que son prédécesseur, il n’y aura pas de croisade meurtrière, et le devoir d’honnêteté m’oblige à reconnaître un certain état d’apaisement régnant sur ce doux pays de France, mais ça en prend le chemin!

Faire la critique de la critique, c’est mettre le doigt sur l’absolument relatif, ou relativement absolu, cette nouvelle religion! Rien n’a changé depuis le temps où Socrate luttait en Sisyphe d’abord avec tous les « opinionistes » d’Athènes!
Avec le recul on voit tellement mieux. Lorsque l’oeil s’éloigne, l’objet perçu n’est plus vu, il devient observé. Et c’est après le 15 mai et la passation de pouvoirs à laquelle j’avais assisté à l’Elysée, que, en vacances en Provence puis en Italie, justement à Loano, haut lieu de la campagne d’Italie de Bonaparte, je pus méditer tranquillement sur l’autre campagne que je venais de vivre à Paris. C’était la campagne du mal dit, du mal vu, du mal perçu. Quand l’objet de (non)désir était le Mal-aimé suprême. Mais la Sarkophobie est devenue SarkHollande. Il y a du « bashing », mais point de criticité, de dialectique nécessaire à toute réflexion philosophique.

Voir le temps écoulé depuis les élections et mourir… Voici en conclusion quelques réflexions que m’a inspirées cette expérience constituant une leçon d’humilité relativisante, philosophante. De la modestie et du relativisme en philosophie, dont le meilleur des exercices est de faire de la critique à tout bout de champ, une critique de la critique anti-israélienne, une critique de l’islamophobie, une critique de BHL en Lybie, journaliste oui mais pas philosophe (se permettre ainsi de décider de la vie et de la mort, au nom d’une idée, rien de plus prétendument moral, et donc amoral ou immoral. Les catastrophes que cette croyance a provoquées dans l’histoire, et en premier lieu la Shoa…)

Enfin j’ai eu cet été deux occasions de m’adonner à mon exercice critique favori, toutes deux dans le domaine du sport: l’euro de football en Ukraine et en Pologne (par ex. le match en quart de finale Grèce-Allemagne et la victoire attendue de l’Alllemagne, la où on pouvait voir une tragédie grecque), et surtout la cérémonie d’ouverture des .J.O. de Londres, saluée par tous mais oû je n’ai vu qu’un kitch « so british », les Anglais n’ayant pu s’empêcher d’être eux-mêmes (Sartre: l’homme est ce qu’il est). Toute cette mise en scène, comme me le rapportait du stade même par sms une amie russo-anglaise, Tatyana S.: « so boring, yu can’t get no satisfaction! »
En effet. on a eu droit à toute l’english mania, toutes générations confondues: son histoire, sa campagne anglaise, ses héros littéraires, de Mary Popins à Harry Potter, ses musiques, Mc Cartney et les autres… Les Chinois de 2008 n’avaient qu’à se tenir tranquilles!