Débat du 26 septembre 2010 : « Faut-il ? » animé par Sylvie Pétin.

10 comments

Posted on 27th septembre 2010 by Cremilde in Comptes-Rendus

« Faut-il ? » Après les impressionnantes manifestations de Jeudi 23 Septembre, au cours desquelles les travailleurs de tout le pays se sont dressés contre les initiatives de ses dirigeants,  telle a été la question posée, le dimanche 26 aux Café des Phares, comme thème du débat hebdomadaire, animé par Sylvie Pétin ce jour-là.

Comme s’il le fallait, on aura tout entendu, allant du « ces deux mots questionnent le bonheur et la liberté d’être heureux » au « on en meurt de religion, aujourd’hui ; essayons de penser sans Dieu », en passant par « faut-il falloir », « il s’agit de l’intériorisation d’un sur-moi », « de la suggestion d’un espace de liberté », « de la délivrance d’un nœud qui traverse toute l’histoire de la pensée », « de quelque chose qui provoque l’action à l’instar du ‘I have a dream de Luther King », « de la question de la légitimité par rapport à la liberté, qui doit s’effacer », et même « d’une autorité cachée en nous ».

Enfin, nous nous sommes, comme souvent, mis à emboîter des choses et, dans de tels cas, c’est inutile de faire appel à Kant, à Spinoza, à Descartes, Lévinas ou autres avatars, pour se dépatouiller ; on ne s’en sort pas. En effet, la nécessité est inflexible mais n’existe pas dans le chaos de nos sensations ni dans celui des choses « en-soi ». Le réel est vivant, a une histoire singulière et, dès lors, il ne dépend pas d’un prétentieux « il faut ou faut-il ? » qui nous obligerait, mais relève plutôt du hasard, une contingence.

Voyons ! Faut-il (nécessairement) « travailler plus pour gagner plus » ? Faut-il (fatalement) « travailler plus longtemps parce que l’on vit plus longtemps » ? Drôle de dilemme, vicié par une contradiction introduite dans un « falloir » aux nécessités hypothétiques auxquelles rien ne s’impose et il serait plutôt judicieux de se soustraire.

Eh ben ! Dès que la pensée est ainsi invitée à réfléchir sans conjecture ou à opter entre deux prémisses contraires du genre « la bourse ou la vie », on appelle un tel raisonnement « syllogismus cornutus » et un de ces exercices est resté célèbre dans les annales : « Ou bien il faut philosopher, ou bien il ne faut pas philosopher ; s’il faut philosopher, il faut philosopher, or s’il ne faut pas philosopher, pour démontrer qu’il ne faut pas philosopher, il faut encore philosopher ». Ça n’arrête pas.

Conclusion. On tourne en rond jusqu’à la fin des temps. On est là pour ça et, dès qu’il y a Question, on s’en fait même un devoir. Or, s’il y a devoir, c’est qu’il y a une obligation éthique préexistante, une sorte de perpétuel lien intellectuel ou contrat moral, une dette qui s’accumulerait sans coupable mais s’imposerait à tous inexorablement ; une espèce de loi intériorisée en tant que vérité « sine qua non », sur laquelle s’assiérait la nature de chacun et qui l’autoriserait à exprimer tout ce qu’il veut, cette touchante expérience sursoyant à une noria d’angoisses, de dévalorisations ou de honte que l’idée de faute implique.

Pour finir, il me revient que « Faut-il ? » n’est pas sans rappeler le « Doit-on ? », dilemme des moines de Tibhirine : « Faut-il partir en raison de la menace de mort qui pèse sur nous, ou doit-on rester et accomplir la mission que nous nous sommes donnés ? » Ils ont pris le parti dont Jules César a fait un précepte moral : « Navigare necesse est, vivere non necesse ! », Naviguer est nécessaire, vivre ne l’est point.

Carlos Gravito