Débat du 13 juin 2010 : « La dignité », à l’occasion des 50ans d’Amnesty International, animé par Pascal Hardy.

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Posted on 20th septembre 2010 by Cremilde in Comptes-Rendus

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RETOUR SUR LA DIGNITE

Un débat organisé récemment au café des Phares avait pour sujet la dignité, thème retenu pour la campagne du 50e anniversaire d’Amnesty International, et prétexte à ce débat. La dignité est en effet une notion centrale pour une association qui lutte pour le respect des droits humains. Rien d’abstrait dans tout cela, bien au contraire, mais un travail quotidien pour la dignité d’opprimés, de faibles, ou de victimes d’injustices. Mes réflexions après ce débat tournent autour de trois sujets : ce qui constitue la dignité, l’idée de « l’autre » comme « semblable différent », et l’interrogation sur l’indigne.

Constituer la dignité

Les premières traces de la notion de dignité que j’ai retrouvées dans la littérature datent de Cicéron, qui note que la correspondance entre les droits individuels et les droits collectifs implique une responsabilité mutuelle. Il trace ainsi une ligne que suivra ensuite Rousseau en axant sa définition autour des droits sociaux. Ainsi de la liberté, ajouterais-je, qui confère à la dignité sa dimension d’identité pour l’individu et sa dimension de sens pour ses actes.

 Une autre ligne est tracée par Pic de la Mirandole, qui voit l’homme comme la seule créature ayant  la liberté de se « finir » elle-même, ce qui fonde un humanisme et réfute l’idée de perfection divine. Cette intuition traversera les siècles pour en arriver à l’idée moderne que chaque homme est lié à son humanité, qu’il n’est pas objet, mais sujet. Ceci permet notamment aux associations comme Amnesty d’articuler leur combat pour les droits humains avec celui pour l’intégrité des individus.

Je vois une troisième ligne, tracée à l’origine par Kant, qui avance que ce qui a un prix peut être remplacé, alors que ce qui est supérieur à tout prix est ce qui a une dignité. La dignité de l’homme moral des fins sera de faire la loi. Aussi, Marx enfoncera ce clou en distinguant valeur marchande et valeur de dignité. Ce que je trouve intéressant dans cette ligne c’est que la notion de dignité s’inscrit dans une lutte contre la fatalité. Elle incite à l’action et ouvre droit au politique.

La dernière ligne de fondement est tracée par Freud : les soins maternels seraient à la base des principes de réciprocité, source première de tous les principes moraux. Ainsi le nourrisson impotent serait doté par nécessité d’un deuxième corps collectif – c’est-à-dire son entourage – et qui lui a des devoirs. Cette réflexion me fait penser aux travaux de Levinas sur la figure de « l’autre », et qui me semble-t-il, la prolongent.

Ces lignes s’entrecroisent et forment en bonne part le paradigme que nous reconnaissons dans l’usage du concept de dignité. J’en retiens en particulier que le respect des droits humains n’est rien sans une conception humaniste de l’homme. Ce qui m’inquiète est que beaucoup voient l’homme, et de plus en plus, comme un être exclusivement économique, un objet consommant, sommé même de consommer, assigné à un statut prédéfini et soi-disant indépassable. Il y perd là insidieusement mais inexorablement une part de sa dignité par aliénation de sa liberté.

L’autre comme semblable différent

Après le débat, c’est cette belle expression qui me parait caractériser le mieux la condition majeure de l’existence de la dignité : voir l’autre comme « semblable différent », réaliser sa proximité au-delà des frontières et séparations de tous ordres tout en respectant sa singularité. Considérer que l’homme et une fin et non un moyen, par exemple en traitant l’homme dans le pauvre, pas le pauvre dans l’homme. Dans un autre registre, on oublie bien trop souvent que la déclaration universelle des droits de l’homme place à égalité des droits économiques, sociaux mais aussi culturels.

L’indignité

Les scénarios d’humanité et d’inhumanité sont des séquences dans lesquelles nous sommes plongés quotidiennement et dont nous sommes acteurs ou témoins. Dans ce cadre je remarque qu’il nous est fréquemment donné d’identifier ce que j’appelle des porteurs de dignité, ainsi que des porteurs d’indignité. Me revient ainsi l’exemple d’un de ces porteurs de dignité, ce torturé algérien, considérant que la dignité était de réussir à préserver pour lui un espace inviolable et inconnu de ses bourreaux, malgré la souffrance et les dégradations imposées.

Plus largement, la survenance d’une catastrophe humanitaire précipite l’effondrement de tous les droits humains et sociaux fondamentaux et il devient très difficile, mais non moins indispensable, de voir dans les victimes des individus singuliers. Mais pour moi le comble du déni de dignité, c’est-à-dire de l’indignité, est que chaque année plus de 9 000 000 d’enfants puissent mourir de faim. C’est là la manière la plus extrême et la plus horrible de leur nier toute espèce d’humanité.

Cordialement,

Pascal Hardy

http://wecansustain.blogspot.com/

http://tablehotes.blogspot.com/

Débat du 8 août 2010 :  » Peut-on connaître autrement la vie que par la biologie ? », animé par Alexandra.

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Posted on 2nd août 2010 by Cremilde in Comptes-Rendus

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Débat du 1er août 2010 : « Malgré l’ignorance il faut juger » animé par Gunter Gorhan.

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Posted on 26th juillet 2010 by Cremilde in Comptes-Rendus

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Compte-rendu du dimanche, 1er août 2010 : « Malgré notre ignorance, il faut juger ».

Georges, prophétique, avait posté son commentaire avant (!) ce compte-rendu, d’où le paradoxe apparent d’un compte-rendu qui commence par répondre à son premier commentateur.

C’est vrai, je prends position quand j’en ai une, sans trop, j’espère, censurer/étouffer celle des autres. Comme je n’ai jamais cru qu’il était possible de cacher sa propre position, d’être objectif, impartial, il me paraît le plus honnête d’adopter l’attitude consistant à exposer son propre « parti pris ».

Souvent, cependant, je ne sais pas moi-même, du moins au début de nos échanges, ma position, ou mon « jugement » pour reprendre le thème du dimanche dernier.

Dimanche dernier, je ne savais pas, jusqu’à la fin, comment je pourrais, je devrais répondre à la question posée : « Malgré notre ignorance, faut-il juger ? ». Et je la  rumine depuis…

Voici quelques éléments, dans le désordre et dont la plupart a été évoqué hier matin, de mes ruminations post-« débat » :

-         Peut-on ne pas juger ? Peut-on enregistrer la réalité à la façon de machines qui ne trient pas selon des valeurs forcément subjectives (appareils de photo, magnétophones, etc.) ? Pour le courant philosophique nommé « phénoménologie » c’est impossible, toute perception est soutenue par une intentionnalité (qui juge, d’une façon ou d’une autre). Freud dit la même chose de façon plus directe : » L’objet, avant d’être perçu, est investi [d’un désir, donc d’un jugement] ».

-         Le fait de ne pas juger, ne revient-il pas à approuver la situation, l’état des choses tels qu’ils sont donnés dans leurs positivités respectives : « Qui ne dit mot, consent » (maxime du droit privé). Par exemple, celui qui ne vote pas, soutient (qu’il le veuille ou pas, qu’il le sache ou pas) le régime en place.

-         En même temps, n’avons pas le droit de ne pas juger ? N’y-a-t-il pas une pression à laquelle il s’agit de résister (surtout en ville, contrairement à la campagne, a-t-il été soutenu) pour que nous nous prononcions, que nous ayons des opinions, des jugements sur tout ?

-         Quel est le domaine qu’il faut laisser raisonnablement à l’expertise – je délègue mon jugement à plus compétent que moi, par exemple à un médecin – et quel est le domaine où tout un chacun (en démocratie, du moins) doit pouvoir juger lui-même pour prendre une décision adéquate ? Où commence l’expertocratie, le dépassement des compétences légitimement exclusives de l’expert ?

-         Quelle est l’articulation juste entre « juger », « condamner », « décider », « choisir » et j’oublie certainement d’autres verbes du même champ sémantique ?

-         Quelles sont les différences et les ressemblances entre deux types de jugement, celui prononcé par un tribunal et celui par le for (mot latin pour tribunal) intérieur ?

-         Deux sensibilités se sont dégagées au fur et à mesure que le temps passait : pour juger, il faut pratiquement tout savoir, tout maîtriser, tout prévoir, il ne faut pas prendre de risque, ou plutôt le moins possible; en face : il faut juger même si on n’a pas » toutes les cartes en main », il faut prendre des risques, la vie est risquée, une aventure, etc. Heureusement, pour certains, malheureusement, pour d’autres, il n’y a pas de mode d’emploi (ou des recettes) concernant la vie…

-         A un moment des échanges,  renversement spectaculaire de perspective : Et si c’était le contraire, si pour pouvoir juger il faudrait être dans une certaine mesure ignorant ? Sous-entendu – le lien entre jugement et action n’a été qu’effleuré, mais c’est la nécessité d’agir qui donnait son poids existentiel au thème retenu : quelle dose de connaissance est présupposée, exigée pour que l’action soit juste/vraie ? – celui qui sait trop ne pourra plus juger et donc agir, la situation serait tellement complexe que la seule alternative serait une action totalement aveugle : Alexandre le Grand tranchant d’un seul geste le nœud gordien – le démêler aurait pris tant de temps que toute action serait devenue inutile…

-         J’ai eu un trou à la fin de ma conclusion ; j’aurais voulu recommander le philosophe canadien Charles Taylor dont l’un des centres d’intérêt porte sur les valeurs qui déterminent nos jugements et nos actions. Chacun, selon Taylor, a sa propre hiérarchie de valeurs, bien au-delà du binarisme freudien : plaisir, déplaisir – telles que beauté, justice, courage, liberté, honnêteté, fidélité, vérité, constance, authenticité, sensibilité, etc., etc. Cette hiérarchie, en général inconsciente, exige d’être élucidé en cas de dilemme éthique où au moins deux  de nos valeurs se contredisent.

-         Finalement, peut-être l’ignorance la plus fondamentale ne concerne-t-elle pas les faits qu’il s’agit de juger mais celle qui porte sur notre hiérarchie des valeurs qui, pour Taylor, définit nos identités : « Dis-moi comment tu hiérarchise tes valeurs et je te dirai qui tu es. »

Nos échanges de réflexions aux Phares et ailleurs contribuent aussi à élucider nos subjectivités, nos identités – que l’on ne peut modifier, approfondir, élargir (c.-à.-d. nous amener à croître, autre mot pour vivre) que si on les connaît suffisamment….

Georges a raison, j’ai comme toujours trop parlé à mes propres yeux, mais sincèrement, un grand nombre de participants m’encourage pourtant dans cette voie. Il est vrai aussi que Marc parlait peu jusqu’ à la mi-temps où il prenait la parole assez longuement pour exposer son point de vue – si je me souviens bien.

Je ne crois pas, cependant, avoir orienté le débat cette fois-ci, j’étais moi-même désorienté et le je suis toujours en grand e partie concernant la question : « Malgré notre ignorance, faut-il juger ? ». Cette question a été formulée au départ par le « père du sujet » sous forme affirmative…

Débat du 25 juillet 2010 : « les valeurs se réduisent-elles aux désirs » animé par Sylvie Pétin.

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Posted on 21st juillet 2010 by Cremilde in Comptes-Rendus

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Débat du 11 juillet 2010 : « C’est bon pour le moral ! », animé par Gunter Gorhan.

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Posted on 15th juillet 2010 by Cremilde in Comptes-Rendus

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« C’est bon pour le moral »  est  le sujet choisi et animé par Gunter.  Mon appétence n’allait pas forcément vers ce sujet. Mon penchant m’aurait  plus poussé à vouloir explorer  le sujet : « pourquoi les femmes sont belles ? » Mais je me plie à la règle et la réponse est peut être dans les échanges de ce dimanche.

Celle qui l’a proposé explique son choix en lien avec un autre suggéré, celui qui proposait de se poser la question : le superflu, est-il nécessaire ? Assez rapidement s’est introduite une motivation latente ; chercher objectivement ce qui est bon pour le moral pour ne plus avoir à se tracasser avec sa subjectivité. Et deux mouvements s’affrontent : les il faut et les flous…

Si j’ai finalement  décidé de me prendre du  temps pour donner un peu d’épaisseur, c’est-à-dire un peu de permanence à ce dimanche par l’écriture de ce compte-rendu, c’est parce que je voudrais m’attarder aux mouvements induits par la distribution de la parole.

La circularité entre le groupe et l’animateur n’est pas un secret pour personne. Selon la qualité de l’animateur (qualité bien entendu dans le sens de « façon d’être » et non dans le sens d’un jugement de valeur !),  le problème est traité d’une manière ou d’une autre. L’émergence de la parole a besoin de facilitateur. Une pensée enfermée dans une tête d’homme est une pensée perdue pour l’humanité. La parole est sensée refléter une pensée. Mais bien souvent elle n’est qu’une ébauche de « quelque chose »  qui cherche à s’exprimer. La parole est médiatrice  du travail de l’homme à se mettre en rapport avec le Monde, et tout particulièrement avec le Monde des Hommes. Pensée, penser, panser….

Ce qui me reste de ce dimanche, c’est le soin que Gunter a mis à  protéger  la parole  de chacun dans le débat. Il a redéfini l’objet du débat philosophique par la citation de je ne sais plus qui : « Je philosophe pour sauver ma peau et mon âme ».

La pensée de l’autre peut heurter mon activité de penser puisqu’elle ne s’intègre pas dans « mon système » de pensée. Cela me « bouleverse ». Un jeune homme le dit en fin de séance : « Cela me bouleverse d’entendre que tu parles d’une loi propre, puisque pour moi, j’aime obéir, c’est bon pour mon moral…. » Il parle du plaisir de la consigne.

Bien souvent, la réaction au bouleversement, c’est d’interdire la parole qui fait cet effet. Ainsi, la parole d’un participant qui évoque le problème de la pédophilie et, dans l’opposition apparemment difficile à concilier entre le moral et la morale provoque un discours dur : « Arrête de tout ramener à la pédophilie ».

Interdire un discours, c’est interdire de penser. Il y a des discours difficiles à entendre. La pédophilie heurte notre sens de l’esthétique, mais nous savons que cela existe. Se rappeler la morale morbide du pédophile n’est pas bon pour le moral de certains participants  au café philosophique, mais il est bon pour le moral de savoir qu’il y a un lieu ou la règle de vie pendant deux heures est de se donner le devoir de tout entendre et d’avoir le droit de  tout dire. Gunter a  beaucoup pris  la parole pour rappeler ce cadre, et je pense que, personnellement, il a bien fait.

J’ai vu dans ce débat s’affronter deux façons d’avoir le moral : d’un côté la  recherche d’un certain confort dans la négation momentanée des vicissitudes de la vie (dans le sens  « boire un petit coup c’est agréable… ») ou alors l’attitude, la posture du vivant à ne jamais se contenter avec le « définitif », à explorer ce qui pourrait advenir en cherchant à dépasser les limites personnelles ou imposées  dans un processus de croissance qu’on appelle vivre.  On a là, si j’ai bien suivi  la proposition de Gunter, l’éternel dialogue féminin/masculin : se battre pour une noble cause,  profiter de la pure joie d’exister. L’un n’empêche, heureusement, pas l’autre ! La meilleure façon de vivre, c’est de savoir intégrer les deux ! Il me semble…

Parfois, on a l’impression que ces échanges nous apportent tant de richesses, qu’on a envie qu’elles perdurent et qu’elles laissent des traces plus durables.

Qu’en est-il de ce dimanche ?

Elke Mallem

14 juillet 2010

Débat du 18 juillet 2010 : « La première fois », animé par Gérard Tissier.

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Posted on 10th juillet 2010 by Gunter in Comptes-Rendus

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Débat du 20 Juin 2010 : « La recherche de la vérité peut-elle être désintéressée? », animé par Gunter Gorhan.

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Posted on 23rd juin 2010 by Carlos in Comptes-Rendus

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« La recherche de la Vérité peut-elle être désintéressée ? »

Gros de singuliers imprévus, dont le plus cocasse fut la mutinerie du onze tricolore au Mondial de foot, le troisième dimanche de Juin, le 20, a été par décision du collectif des animateurs du Café des Phares le théâtre d’une mise en scène du sujet du BAC « La recherche de la vérité peut-elle être désintéressée ? » que Gunter Gorhan a dirigée. Lorsque les candidats involontaires à une telle purge se penchent sur leur feuille blanche, ils peuvent aisément éluder le problème à l’aide de l’académique « thèse, antithèse, synthèse » ; s’ils avaient à se la partager de vive voix, le micro sous le menton à tour de rôle comme nous, ils auraient sûrement du mal à ériger un autel à la gloire d’une Vérité dépourvue d’intérêt, comme l’a priori de l’hypothèse le laisse supputer.

La logique d’un jugement est intimement dépendante de l’accord (ou le désaccord) avec la réalité et on parlera de vérité formelle si, malgré leur fausseté, il y a une cohérence entre les prémisses et la conclusion du syllogisme ou de vérité matérielle si les propositions sont vraies mais le raisonnement erroné. L’étrangeté des choses réside dans leur truisme qui résiste à toute interprétation toutefois, alors qu’elles s’en balancent, la feinte philosophique prétendant trouver des sens cachés dans la réserve des possibles, ressemble à un simple jeu de bonneteau, c’est-à-dire, à une suite d’adroits tâtonnements. De son côté, l’humanité résultant jusqu’au malaise des convulsions de la raison (un oracle sans cesse consulté par les antilogies les plus enfumées s’exprimant au moyen d’ambiguïtés et d’équivoques), seulement armée des ruses et finasseries du mensonge elle est en mesure de répondre aux menées de la nécessité qui, secouant leur entendement, asservit toute l’essence et le commerce des Hommes. Pourquoi la rechercher, si l’être n’occulte rien et ne fait que répéter à tout instant ce que l’on dit de la réalité des phénomènes d’où le discours émane, selon l’expérience qu’il en a ?

Instruits donc que dans la nature tout est artifice et subterfuge, parce qu’un monde de vérité est aussi invivable qu’un camp de concentration éclairé en permanence, jour et nuit, et sachant que les humains possèdent un cerveau constitué à la connaissance de ce qui est et nullement de ce qui doit être, nous avions intérêt à savoir ce qu’est le vrai avant de le rechercher, pour ne pas le faire en vain. Moult suggestions furent alors proposées comme réponse à l’impertinente question, la première étant « de savoir s’il s’agissait d’un grand ou d’un petit V », suivie du présupposé que « le bonheur concerne tout le monde à l’inverse de la vérité », et tandis qu’une intervenante « sentait inintéressante la question de l’intérêt », il fut « lié à ‘l’amour qu’on lui porte’, selon l’expression d’Olivier Rey », ainsi « qu’à l’action, dans tous les cas », alors que d’autres « la liaient à la liberté de l’Homme » ou « à son degré de scepticisme ». Quelqu’un rappela « l’inutilité de la chercher car elle nous ‘pète à la gueule’ » et une autre participante annonça que « Badiou prêchait en somme la révolution ou l’amour », déclaration suivie de « la nécessité d’une recherche de transcendance » rebondissant sur « Nietzsche et sa volonté de vérité » et du « rapprochement du mythe du vrai lié aux tribunaux et à l’inquisition, voire à l’aveu ». Malgré la « différence entre vérité, véracité et exactitude » comme de « la vérité transcendantale et l’empirique », un doute s’installa « à propos de l’existence du désintérêt et de la vérité en soi » et des « mêmes au niveau de l’Etat au temps de l’indécence », allant jusqu’au « ‘God’s case’ ou la responsabilité de Dieu ».

De leur côté, Hegel dit que « Le vrai est le tout », Adorno soutient que « Le tout est le non-vrai ». A quel saint se fier ? Peu scrupuleuse, la raison se laisse instrumentaliser par le désir et sa façon de procéder dévoile une volonté de prendre pour vraie la sournoise conviction de vérité. Au moyen d’une hasardeuse accumulation d’erreurs dans nos conceptions de temps et d’espace, elle tire de la nature les lois auxquelles elle présume que les êtres sont contraints, alors qu’il ne s’agit que d’une figuration, la lecture qu’elle se fait de l’idée de naturel. Passé simple et futur antérieur dépassent nos vies dont il ne reste que le présent de la reproduction, payé au prix d’une sénescence accrue, la disparition d’un univers mental, une pélagique béance, pour ne pas dire un inévitable néant qui ne désigne goutte.

Pourtant, à l’aube de la civilisation, faisant précéder « le voile » d’un « a » privatif, Protagoras s’est fait remarquer, sortant de sa besace le mot « Άλήθεια » [a-lêtheia], la vérité, déduite du dévoilement. La vérité serait-elle un voile sous lequel se glisse le réel suggérant un troublant irréel ? De par sa version latine, « véritas », sa souche dans la plupart des idiomes modernes, le terme a aussi, en raison de son cousinage hébraïque, grec et russe, une connotation juridique, voir théologique, désignant le bien fondé de la règle qui « verrouille, conserve, garde une institution légitime », prudence tactique qui aboutit à un cul-de-sac dénommé « libre arbitre », simple orifice d’évacuation de l’intention par où transite le passage à l’acte.

Parce que le sens est caché, que tout est mensonge et qu’on n’a pas besoin de tout savoir malgré le statut particulier de vertu dont on charge le terme, je m’accommode facilement du fait de ne pas saisir l’essence de l’existence et, à l’instar de Fernando Pessoa qu’écrit « Je crois à la vérité du mensonge que j’ai construit », j’avoue que la vérité n’est pas mon dada et je n’y vois que le désir luciférien d’atteindre une futile perfection. Nous tenons toujours à être crédibles même en mentant et chaque bobard est d’autant plus plausible qu’il est invraisemblable. Faire croire au faux c’est un art. Tout le monde ignore, car il faut ignorer et, qu’elle soit mensonge ou vérité, l’audace de la parole, arrangée à la convenance de chacun, est un geste critique qui éclaire le discours pour qu’il devienne intelligible. La vérité est hors propos ; elle n’est pas bonne à dire et n’a rien d’autre à faire qu’à apparaître, à s’approcher le plus possible du sujet sans portée pratique sur l’intrusion des Hommes dans le cours des choses et le poids de leurs structures.

Dans le registre de l’éthique, le mensonge est un acte discursif qui, mettant en jeu la croyance de son interlocuteur, fait un usage volontaire du faux, alors que l’inquiétant ennui de la vérité est chose de prophètes et aussi le soleil des hypocrites qui se saladent les uns les autres. Sans le mensonge un petit enfant ne peut pas survivre et a du mal à aller à l’autre bout de lui-même, l’évasion dans le jeu de cache-cache où l’on ne capte rien au vrai. Afin de sauver la mise, entre le logique et l’ontologique, nous passons des années et des années à renarder au long de la vie ; pour l’authenticité il ne reste qu’une minute, celle de la mort, le moment de vérité d’où nous ne nous réveillerons jamais. Au croisement du désir et de la morale, la tranquille audace du mensonge est le refus de cet inévitable point final, une fuite dans la spirale d’un irrationnel nombre d’or ou la vertigineuse étendue des constellations.

Sortant du cabinet médical, un patient voulu se certifier en vain de ce que lui avait dit son médecin à ce propos et est retourné le voir.

- Excusez-moi Docteur, demanda-t-il, mais vous m’avez parlé de Capricorne ou de Balance ?

- De Cancer ! Cancer !

Carlos Gravito 

Débat du 30 Mai 2010 : « L’ennemi est bête; il croit que c’est moi l’ennemi, alors que c’est lui! », animé par Daniel Ramirez

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Posted on 31st mai 2010 by Carlos in Comptes-Rendus

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« L’ennemi est bête ; il croit que c’est moi l’ennemi, alors que c’est lui ! »

Le 30 Mai, tandis que les Mamans étaient à la Fête et qu’à La Charité sur Loire se déroulait le VIème Festival du Mot, au Café des Phares, comme d’habitude, on a procédé au traditionnel show hebdomadaire de l’éloquence, centré cette fois sur une boutade du regretté Pierre Desproges : « L’ennemi est bête ; il croit que c’est moi l’ennemi, alors que c’est lui ! », que Daniel Ramirez a choisi et animé comme sujet de réflexion philosophique du jour.

Que vient y faire la bêtise si les animaux ne sont pas en mesure d’être bêtes au point de s’exécrer jusqu’à réduire leurs congénères à l’insignifiance ? Juste pour valider l’antagonisme sensé/insensé ? Concédons que l’imbécile est borné mais, il est prouvé aussi que la bêtise est sans limites et qu’elle n’épargne personne ; c’est donc une crasse ânerie de faire croire que c’est l’autre qui est sot s’il s’agit d’un ennemi.

Mais c’est de l’humour !!!

Ah, voyons ! « La phrase se rapporte aux questions que l’on se pose, pour des tas de raisons », élucida l’auteur du thème à débattre, ce à quoi quelqu’un a ajouté qu’il « s’agissait d’un problème de logique dont il fallait résoudre la contradiction », un autre qu’« ‘ennemi’ ne caractérise pas des personnes mais leurs relations », l’animateur y ajoutant le fait que « les ennemis de mes ennemis sont mes amis ».

La première polémique surgit lorsqu’il a été question d’étymologie, « l’âme » se trouvant au centre d’une controverse qui, pour les uns était affectée par le préfixe « ‘en/in’ qui la niait faisant du sujet un ennemi », pour d’autres « un adversaire (‘ad –vers’), qui prive autrui de son âme, pour lui nuire », « une névrose du pouvoir » reposant sur « une subtilité logique ‘de l’alter ego’ qui explique pourquoi on ne s’entend pas ». Attribuée à François Mitterrand, surgit alors la prière de Guillaume d’Orange « mon Dieu, gardez-moi de mes amis ; de mes ennemis, je m’en charge », ainsi que « la projection  sur l’autre de toute sorte de phantasmes » et de « l’ennemi qui n’est ennemi que de lui-même, la guerre n’étant que la continuation de la politique par des moyens différents », alors que « du point de vue psychanalytique il n’y a pas de problème ; juste un jeu de miroirs que Freud appelle la paranoïa », le tout suivi de « ‘l’opinion favorable’ de Hegel à ‘une bonne guerre’ », au sujet de laquelle « la pensée chinoise a posé des bases ludiques, comme le jeu de ‘go’ et du ‘judo’, ou le détournement de la force de l’adversaire pour s’opposer à lui », et dans les démocraties actuelles « le besoin d’un ennemi afin de renforcer sa propre cohésion et identité », jusqu’au crucial : « quel est l’ennemi de la pensée ? ».

Vint ensuite « la phase paranoïde par laquelle passe chaque humain, chez lequel l’amour côtoie la haine », « le regard qui désigne l’ennemi », « la part du mystère dans un tel antagonisme », « la guerre civile d’Espagne et son cortège d’inimitiés », « le lion qui veut manger la gazelle », et le « je suis bête si j’ignore être mon pire ennemi », « l’enfer c’est les autres », « la compétition pour des avantages au lieu de se partager les biens » ainsi que « l’hospitalité », plus la question du criminologiste « à qui profite le crime ».

Beaucoup d’effervescence verbale pour rien. D’un modique constat d’idiotie dont les affects débordent, nous sommes passés à la guerre ouverte, un domaine de l’incertitude que Clausewitz compara à un simple jeu de cartes. A partir d’une pure auto-accusation de cour d’école basée sur « c’est lui qui dit qui est », nous nous sommes appesantis sur une élémentaire règle de trois dénouée de sens car il lui manque l’inconnue ; une tautologie qui ferait braire de bon cœur l’âne auquel le muletier répéterait une pareille fadaise. La dénonciation de la bêtise n’empêche pas de s’y fourrer serinant la même rengaine ; s’y enfoncer consciemment est un luxe, sinon une volupté, et de ce point de vue nous fûmes gâtés passant quatre-vingt-dix minutes à l’expérimenter. Et pourtant, si la sottise nous empêche de comprendre, la stupidité, elle entend de travers. C’est clair que l’on ne combat pas son ennemi en priant pour sa santé et que si le chat vit en harmonie avec la souris il n’y a pas de fromage qui tienne mais, qu’est-ce que l’« Ennemi » ? Le temps, comme le suggère Baudelaire dans le plus beau poème des Fleurs du Mal ? Ou le soleil, ou l’alcool, ou le tabac, ou le chômage, ou la connerie, ou le Malin ? « L’Homme qui n’a pas d’ennemis est un bourricot », affirme un proverbe Kabyle, mettant l’accent sur le côté funeste de la passivité et soutenant que, pour être responsable, on doit faire face affrontant le regard de l’autre en le dévisageant.

Soyons honnêtes. Le noyau de la plupart de ce qui a été écrit ou dit sur la chose philosophique n’est pas faux mais peut néanmoins se trouver dépourvu de sens, ce qui n’est pertinent que pour celui qui le reconnaît. Dans le domaine métaphysique, Occam nous a mis en garde contre l’utilisation sans nécessité de différentes entités, et Kant, à l’aide du même type de rasoir, nous a avertis de l’inconvénient d’accorder des principes moraux à ce qui n’en requiert pas. Or, nous avons donné corps au ridicule, voulant prêter un sens au non-sens propre du comique, le sel et le poivre de nos modes de communication. L’humour se caractérise par un double jeu, un double langage que peut-être les philosophes, ayant les solutions de tout par-devers soi, ont du mal à discerner, mais puisque l’on n’a pas fini de dégoiser sur « la bêtise de l’ennemi », je ne résiste pas à rendre public un conseil tactiquement misanthropique glané dans un « Manuel d’instruction militaire » :

Q :- Que faire lorsqu’un soldat Belge vous envoie une grenade ?

R :- La dégoupiller et la lui renvoyer.

Carlos Gravito

Débat du 23 Mai 2010 : « Si tu me cherches, tu te trouves », animé par Gunter Gorhan

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Posted on 26th mai 2010 by Carlos in Comptes-Rendus

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« Si tu me cherches, tu te trouves »

Le Dimanche 23 Mai, les parisiens avaient, pour se distraire, une féerie de Langues de Feu à Notre Dame, la Finale du Cinéma à la télé, le Tournis des balles jaunes à Roland Garros, et même la bucolique présence de la Campagne sur les Champs Elysées à l’initiative du Syndicat des Jeunes Agriculteurs, les Jardiniers de la France. Comme d’habitude, beaucoup ont plutôt choisi la confrontation des idées au Café des Phares, où un hostile défi les attendait : « Si tu me cherches, tu te trouves », habile autant que sophistiqué détournement en « tu me casses les bombons », du trivial quolibet bien connu de tous les matamores et qui veut dire au fond, « lâche-moi la grappe ».

J’ai pensé au Swann de Proust parcourant sottement Paris à la recherche d’Odette de Crécy, bien qu’il n’eut que peu d’attrait pour elle ; j’ai songé au « Portrait de Dorian Gray » (Oscar Wilde) lacéré  par le beau jeune homme déçu de ce qu’il trouva à la fin de sa vie, et aussi à « La peau de chagrin » (Balzac) symbole de l’espérance de vie de Raphaël Valentin, ainsi qu’à « La Chute » (Camus) où Jean-Baptiste Clamence se découvrit confronté à des souvenirs insoutenables, mais l’idée était plus prosaïque que ça ; il s’agissait « d’une critique du culte de la personnalité qui est toujours présente lors de nos prises de position », qui a renvoyé à Pascal et à sa « Métaphysique » (« vous ne me chercheriez pas si vous ne m’aviez pas déjà trouvé ») ainsi qu’à Picasso, voire Heidegger ou Socrate, qui ont dit la même chose, pour passer à l’égotique « si tu te cherches, tu me trouves », sans oublier le « ‘je est un autre’, de Rimbaud, si plein de bon sens ». D’aucuns y ont décelé « la découverte d’un espace de liberté », « l’individuation », « l’irruption dans ce que je ne suis pas », « une plasticité qui renvoie au ‘on va tout changer (de 68) pour essayer de se changer soi-même’ » à l’inverse « des bouddhistes qui préconisent ‘l’arrêt de la pensée au bénéfice de la méditation’, dans la résolution de l’impasse ‘chercher/trouver’, un défi à la logique qui tâtonne autour du concept », et même « l’effet miroir de la relation amoureuse », tandis que d’autres ont perçu « une relation ‘immanence/transcendance’ dont la démarche demande la connaissance de soi », dès que « parcourant un livre, il m’arrive d’être envahie par le sentiment d’avoir écrit moi-même ce que j’ai sous les yeux », que « l’autre est un mystère où l’on ne comprend rien ; il est insondable et, Dieu étant mort, vive la psychanalyse », sans préjuger d’autres truismes tels que : « celui qui supprime son humanité se trouve bestial », et «  la ‘trouvaille’ ne se cherche pas ».

L’art a été aussi de la partie, « l’artiste étant toujours dans un espace de lisibilité qui lui permet d’avoir en permanence un regard nouveau », et des « processus non programmés se situant en dehors de l’idée classique de chercher et trouver, on peut trouver sans chercher », ce qui « présuppose une initiation où l’on déniche sa propre essence », « comme Pascal et Saint Augustin », « la prise de conscience de ses limites étant déjà un dépassement » et « écouter quelqu’un revenant à lui faire de la place ». Après l’idée que « tout ça tournait autour du ‘roseau pensant’, des machines à calculer de Pascal et du ‘connais-toi, toi-même’ », un intervenant a conclu que « nous ne sommes pas finis ; que l’on se surprend et on se découvre. Que même si tu ne me connais pas, tu finis par me dégoter quand même et me draguer jusque dans des ‘face book’ ; les Hommes sont la préoccupation de l’Homme depuis les Lumières ».

D’après moi, la conclusion logique de la proposition serait que nous sommes tous équivalents, ou ne sommes que des miroirs de l’interpellateur ; or, chaque individu se distingue de tous les autres, pas pareils ni constants, et encore moins des simples glaces, même si, morfondu parce que une trois quarts d’Aurélia lui aurait claqué dans les mains, Gérard de Nerval a déclaré un jour, « Je suis l’autre » et que, dans la lancée, Arthur Rimbaud, Fernando Pessoa, André Breton, Jean Genet et même Emmanuel Lévinas, qui va jusqu’à s’adjuger le vulnérable visage d’autrui, ont fait écho à cette fable absurde en réponse à la taraudante question : « Qui suis-je ? ». Qui ou que serais-je alors ?, et qu’est-ce que je nomme « Tu » ?  Ai-je une raison d’être, en dehors de la chiralité devant laquelle mon vis-à-vis se plante pour se raser ou s’arranger une coiffure symétrique à la mienne ? Ou ne suis-je que son écho, son invention peut-être, et  n’y en aurait-il que pour lui, toujours lui, lui…, un « Tu » forcément en dehors des volontés qui m’entourent, sans cesse altérées par l’espace-temps que chacun s’approprie inéluctablement ; que mon « moi » n’a aucune raison d’être, et c’est mon surmoi, mon orgueil, qui veut me faire passer subrepticement pour celui que je ne suis pas.

Humilié par des « non-je », je ne serais que le spectateur, un squatteur ou à la rigueur une acrobatie verbale, un fait divers dans le sillage de l’« Autre » sans aucun accès à l’Etre déduit du « Cogito ». Voué à un double destin, je pense, donc je ne sais plus sur quel pied danser, quoique, extrêmement bien cerné par un passeport biométrique, aucun autre ne peut ressurgir de mes débris ni de mes cendres ; je suis unique. Doté de la qualité de sujet, différent de tous les autres, « je » suggère une valeur qui ne se trouve nulle part en toi et qui n’est même pas dans ta cravate, tes colliers ou les poches de ta veste, mais que je me fais fort de défier t’apostrophant : « Si tu me cherches, tu te trouves ! » et, si tu ne veux pas te rater, tu n’as qu’à me rejoindre chez moi ; je vais t’apprendre à ramasser des tartines sur la gueule car, comme disait maître David Hume, « Pour la raison, il vaut mieux que le monde s’écroule plutôt que je m’égratigne le doigt ».

Carlos Gravito

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Débat du 16 Mai 2010 : « Un Homme, ça s’empêche », animé par Sylvie Pétin

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Posted on 17th mai 2010 by Carlos in Comptes-Rendus

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Un Homme, ça s’empêche

En plein week-end de l’Ascension, me rendant au Café des Phares le 16 Mai donc, un certain élan vital s’imposait à moi m’invitant à une soudaine élévation de l’esprit et surtout à ne pas me limiter ou à me désigner un rang ; bref, j’avais la pêche. Ironie du sort, l’animatrice du jour, Sylvie Pétin, choisit cependant pour sujet de notre débat « Un Homme, ça s’empêche », et l’auteur du sujet rapporta qu’il « s’agissait d’une justification d’Albert Camus lequel, étant à la fois français et algérien adopta une discrète neutralité au cours de la guerre d’Algérie ». En réalité, il est question d’une expression chère à Lucien, le père de l’écrivain, stupéfié par la vision immonde d’un tas de cadavres avec les sexes tranchés dans la bouche lors d’une guerre de l’Algérie contre le Maroc, en 1910, et parue dans le roman posthume « Le Premier Homme », dont le manuscrit avait été trouvé dans le fatras de ferraille de la voiture accidentée qui a provoqué la mort du romancier.

Peut importe. L’animatrice « s’étonna que ‘le philosophe de l’engagement’ se défilât ainsi » mais, faisant feu de tout bois, on avança qu’il avait dit aussi « entre la justice et ma mère, je choisis ma mère », ce qui n’est pas exact. Puis furent évoqués « l’envie de tuer sans passage à l’acte soulevée par Castoriadis », « la parole qui permet d’arrêter le geste », suivis des « questions : au nom de quoi ‘ça s’empêche’ ?, qui empêche ? », étant donné « qu’aussi bien l’esprit que le corps sont déjà des obstacles » et que « notre sens des responsabilités nous mène à se donner des limites à soi-même », « si l’on est bien élevés », ajouta Sylvie.

Par la suite, il a été question « de la liberté par rapport à cette abstention, en opposition à la transgression », « dans la structuration de l’enfant » et « comme principe de base dans l’élaboration d’une morale » ; « s’empêcher équivalant à se maîtriser, il y aurait là aussi une manière de faire place à l’autre » et « d’empêcher la robotisation » ou que « l’Homme ne soit pas un loup pour l’Homme », une idée qui pourtant se rencontre vivante dans la tête de tous les humains car, fruit de la masse de leurs efforts physiques et intellectuels, d’elle dépend leur avenir s’ils veulent persister dans l’existence.

Maîtriser ses bas instincts, oui ; c’est clair. Mais, telle qu’elle a été interprétée, la proposition me semble effarante, malgré l’illusion qu’une volonté plus éclairée s’affirmerait, différente de celle de courber l’échine ou de se laisser abuser par le chef de meute, un comportement socialement inacceptable.  Toutefois, optimistes comme nous sommes, nous n’entendons pas la phrase comme une autocensure, alors que la chosification du « ça » dit clairement qu’un Homme doit être mené comme son maître l’entend. Les mêmes principes qui ont structuré les civilisations les conduisirent à l’effondrement car nous sommes nos premiers ennemis et seule une sorte de « code de la rue » peut forcer au respect d’autrui ou à une philosophie de la limite conciliant la révolte, la mesure et autre chose comme la contention d’esprit. « Primum vivere, deinde philosophari ».

En fait, nous subissons la vie, ne la vivons pas, et avons même du mal à comprendre le tracé du réel, sans vouloir toutefois sacrifier un instant à un éventuel rabat-joie. On vit comme dans un rêve fabriqué ailleurs, alors, de tous temps, le diktat de la conscience, faculté de connaître sa propre réalité et de la juger, a enraciné en nous la prudence comme moyen de veiller aux défaillances du surmoi qui, telle une descente d’organes, rendent l’individu inapte à respecter ce que l’on juge bon, dans un monde pulsionnel sans retenue.

Mais, à part ça ? Un philosophe grec, Diogène de Sinope, qui parcourait Athènes « à la recherche d’un Homme » idéal se servant d’une simple lanterne, ne s’est pas empêché d’inviter Alexandre le Grand à s’ôter de son soleil. Savait-il qu’« Un Homme, ça s’empêche » ? S’il s’empêche, il passe à une autre attitude, qui est à son tour sujette à l’observation du papa d’Albert Camus. Cela ne constitue pas un humanisme ; en revanche, cette réflexion donna l’occasion au fils de faire un pan de philosophie préconisant certes de mettre un frein à la démesure mais pas à la révolte, domaine exploré par son frère ennemi, Sartre, qui appela à l’engagement et à la résistance de celui qui sait dire non à soi-même. Comment s’y retrouver, entre égoïsme et altruisme ? Tout dépend des circonstances, sinon on tombe dans la pensée dogmatique ; la liberté n’est pas d’entreprendre ce que l’on veut mais de faire ce qu’il faut dans la recherche du sens et point de l’inaccessible vérité.

Beaucoup de gourous, soutenait à peu près Bernard Shaw, « croient énoncer des vérités définitives quand, finalement, ils ne rapportent que ce qu’ils pensent » ou croient utile de claironner. Admettant l’évidence des choses, je dirais que de simples quidams se défient des apparences pour se consacrer au devoir de se libérer, d’être soi et de résister à leurs propres envies, car un Homme, ça s’impose ; son sourire réduit les distances et, le regard levé vers les autres, il se défait de ses journées, le cœur attentif à la voix d’un ami… et vogue la galère, dans la beauté du monde. Il y a certainement un autre encore plus beau, mais je crains que nous n’ayons pas les moyens de nous le payer ; il est hors de prix.

Carlos Gravito