« Un point, c’est tout » (Echos ou bribes, forcément subjectifs, de l’échange philosophique au café des Phares le 25 avril 2010)

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Posted on 30th avril 2010 by Cremilde in Comptes-Rendus

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C’est avec un très grand plaisir que nous avons accueilli, pour la troisième fois, Emmanuel Mousset, l’animateur de cafés philo (aussi dans une prison) dans l’Aisne et qui vient régulièrement nous rendre visite aux Phares accompagné de sa classe de philo ou de ses étudiants de l’université du temps libre de Laon. Il a récemment animé une « boulangerie philo » (dans une petite ville de son département) où les clients se sont laissés entraîner dans un échange de réflexions tout sauf prévu…Son projet : animer dans un hall de gare, propice selon E. Mousset, aux embarquements de toutes sortes, y compris symboliques, métaphysiques, conceptuels. Ceux qui en veulent savoir davantage, E. Mousset a un blog : il suffit de taper « prof story » sur google, par exemple.

Après les annonces habituelles des événements philosophiques à venir, les participants ont proposés les sujets suivants :

-         L’introuvable relation : détention, formation, emploi.

-         Pourquoi cherchons-nous des recettes pour notre vie ?

-         Pourquoi l’homme moderne veut-il effacer l’inconscient ?

-         Un horizon de vérité est-il nécessaire ?

-         Comment peut-on définir les idées reçues ?

-         L’éthique a-t-telle remplacé le politique ?

-         Un point, c’est tout.

-         Qu’est-ce que l’expérience ?

-         En quoi la poésie peut-elle changer notre regard sur le monde ?

-         « Le dialogue est le contraire de la philosophie » (BHL) – est-ce vrai ?

-         L’homme peut-il se contenter de peu ?

-         L’incommensurable.

-         Qu’est-ce que l’embarras ?

-         Est-il dangereux d’oublier l’histoire ?

Notre animateur du jour avoue son embarras : « Tous les sujets mériteraient d’être traités, je choisis le plus difficile, celui à propos duquel j’ai le moins à dire ; ainsi je devrai compter sur vous, je ne serai largement qu’un facilitateur de paroles ».

Il choisit donc le sujet proposé par Nadia, la « mère du sujet » : « Un point c’est tout. »

Nadia, sollicitée par Emmanuel, en dit un peu plus : »Mon sujet recouvre en fait deux thématiques, à savoir celle de l’autorité, ou  plutôt de l’autoritarisme : « C’est moi qui décide et on n’en parle plus. » L’autre thématique, incluse dans l’intitulé du sujet, a un rapport avec la totalité : « Le tout (n’) est (qu’) un point » (au sens de détail).

Nadia nous donne également l’étymologie : le point vient du latin « pungere » (piquer, faire souffrir, tourmenter) ayant la même racine indoeuropéenne, signifiant « frapper », que le latin « pugnus » (poing).

L’écoute (« lacanienne ») « Le poing,  c’est tout » – tout est question de rapport de force – a été proposée, ainsi que « Le point sait tout », suivie d’un développement astucieux sur le point symbolisant l’intersection, le croisement, le carrefour – des trajets de vie, par exemple…

Les différentes locutions et expressions comme « mettre les points sur les i », « faire le point »,  « mettre au point », « point de droit » et « point de fait », « points de suspension », etc., ont été examinés, les échanges étaient tellement riches et variés qu’il serait fastidieux et ennuyeux de les rapporter tous…Il y avait beaucoup de demandes de parole – ce qui est toujours bon signe : la parole n’est pas monopolisée par quelques-uns  – et un animateur qui savait se limiter à reformuler et à proposer une nouvelle piste lorsque l’échange menaçait de tourner en rond.

Certains, me semble-t-il, étaient décontenancés par la profusion des idées et la créativité spontanée que l’animateur se gardait bien d’enfermer dans une méthode a priori, dans une technique « moule à gaufres » (l’expression suggestive est d’Olivier Abel, élève et commentateur de Paul Ricœur). Le pointillisme (Seurat et Signac en peinture), pour être « compris » exige une certaine distance, celle qui permet de repérer les formes sous-jacentes à une nuée de points disséminés dans un désordre apparent ; n’est-ce pas l’une des définitions de la philosophie possible : Prendre de la hauteur sans perdre pied ?

Je retiens de l’échange pointu (sous apparence pointilliste) du dimanche dernier quelques questions :

-         Est-ce le point (au sens de détail) ou le tout qui compte ? Autrement dit : Dieu (ou le diable) gît-il dans le détail ou dans le tout (la totalité) ?  Deux réponses données en histoire de la philosophie : « Le vrai est le tout » (Hegel) et « Le tout est le non-vrai » (Adorno).

-         Pour passer à l’acte, n’est-il pas nécessaire, à un moment donné, de se « jeter à l’eau », d’arrêter  dialogues (avec autrui ou avec soi-même) et réflexions ; le Concept n’est-il pas toujours en retard sur la Vie, ou exprimé avec K. Marx : « La conscience, n’est-elle pas forcément en retard sur la conscience ? »

-         N’y a-t-il pas aussi un point d’arrêt nécessaire dans la régression de la recherche des causes (pas de « regressio ad infinitum » !), d’où le fameux « il faut s’arrêter » (« ananké stenai » en grec, si je me souviens bien) d’Aristote.

-         Finalement, le point ou plus largement la ponctuation ne sont-ils pas nécessaires pour rythmer (« grammatiser » en langage derridien) le flux ininterrompu de la Vie ?

Merci, en tout cas à Emmanuel Mousset, pour son animation bienveillante, intelligente et laissant la première  place aux participants « philosophants ».

Gunter Gorhan

Débat du 18 Avril 2010 : »Les interdits religieux et les principes de liberté sont-ils antagonistes? » animé par Sylvie Pétin

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Posted on 20th avril 2010 by Carlos in Comptes-Rendus

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« Les interdits religieux et les principes de liberté sont-ils antagonistes ? »

 

Alors que le simple battement d’ailes d’un papillon au Brésil peut entraîner une tornade à l’autre bout du monde, voilà qu’un nuage de poussière craché par Eyjafjöll du côté de l’Islande a provoqué, le 18 avril au Café des Phares, un soudain clignotement de cils chez Sylvie Pétin, séduite par la proposition : « Les interdits religieux et les principes de liberté sont-ils antagonistes ? »

Je ne sais pas si l’ardeur volcanique valait le détour, le fait est que, ayant comme « Routard » le « Guide des Egarés », le crochet avoué par l’auteur du sujet (si j’ai bien compris) suivait  « les traces de Hector Sanz dans la critique faite à Cohen et Maimonide par Léo Strauss, qui remettant en question les Lumières dans leur prétention à une Vérité, due qu’à nos seuls préjugés, n’épargnait pas Voltaire en raison de ses attaques au ‘Traité Théologico-Politique’ de Spinoza, ravivant la polémique de la victoire de la Raison éclairée sur la Religion ». Quelle case cocher ?

Vaste programme ; trop de sable pour nos petites camionnettes. Qui plus est, l’énoncé du sujet n’était pas très pertinent ;  c’était plutôt comme un coup d’épée dans l’eau, puisque « l’interdit » (à respecter) opposé aux « principes » (à observer), c’est du kif-kif. Si l’on met le « religieux » face à la « liberté », ça ne diverge pas plus puisque s’agissant, dans un cas, d’obéissance volontaire et dans l’autre de l’absence de toute contrainte, c’est du pareil au même. Imaginons alors le corollaire suivant : « Les principes religieux et les interdits de liberté, est-ce bonnet blanc et blanc bonnet ? » Non, parce que les principes religieux prescrivent bel et bien des interdits (à respecter ou à transgresser) et les interdits de liberté ne feraient injure qu’à ce qui n’est pas soumis à un engagement particulier, sans tabou ; le silence sans rémission de la société dite libre.

Mais, il fallait que ça roule et, lorsque quelqu’un a dit « le religieux et le laïque ce sont deux mondes différents », l’animatrice lui a reproché « de clore le débat ». On a poursuivi alors et, dès qu’un intervenant prétendit que « dans le domaine religieux la liberté cohabite avec l’interdit », Sylvie argua que « les interdits devaient venir de l’Homme et pas de la Religion », martelant : « les interdits démontrent une méfiance vis-à-vis de l’Homme ». Or, si le droit de grève des gendarmes est interdit, les principes de liberté du clergé n’y voient pas d’inconvénient, disons que l’interdit religieux s’accommode de la liberté des principes qui, eux, en disconviennent, d’où l’antagonisme. Conclusion : on n’est pas de la même forêt.

Comme chacun sait, il est très facile de faire taire sa conscience et voici pourquoi elle ne vous interdit rien ; elle vous dissuade tout simplement de plastronner au sujet de vos faiblesses ; on ne sait jamais… Pouvant aller jusqu’au vice, l’Interdit Religieux est de ce fait un délicieux fantasme qui conduit du plaisir à la passion ; aucun Principe de Liberté n’a jamais entraîné le plaisir plus loin que la guillotine. Ainsi, aux Chartreux des Droits de l’Homme, épris de principes de liberté chérie, je rappelle ce cri de douleur de Madame Roland du haut de l’échafaud : Dieu sait, « Liberté, combien de crimes on commet en ton nom », et je leur recommande donc d’essayer le pêché ; ce n’est pas entravant et ça ne tranche pas la gorge… « Faire l’amour était il y a peu, interdit aux jeunes-filles ; maintenant c’est presque obligatoire. Les tabous sont toujours les mêmes », dit Françoise Sagan, et la raison tient parfaitement compte de ce que nous sommes, des être ambigus pour qui transgresser, et point l’illusion d’être libre, est ce qui donne sens à l’humain ; si l’on prend, dans la direction opposée, le sens interdit, on est dans le bon sens. Voilà. Mais, lorsque l’on a quelque chose de fumeux en tête, il est difficile de l’organiser, de le simuler, de le masquer, à moins de le faire passer pour un débat loyal, objectif, tranché, remuant l’être soi disant libre.

Le chaos est la seule demeure où la liberté puisse être expérimentée. Elle est certes utile à la domestication des sujets, mais elle ne peut pas se prouver ou octroyer et, tout en conservant la faculté d’exalter les esprits et les mobiliser, le mot même « Eleutheria, Le bienveillant » attribué à Zeus, ne veut rien dire d’autre. Ainsi, prétendant fonder chaque chose sur le principe de la liberté, agnostiques, jacobins et mécréants veulent transformer le réel en une énigme sans savoir de quelle clé user pour en sortir, alors qu’il n’y a pas d’autres limites à franchir sinon celles de l’interdit et, si l’on ne franchit pas ces limites-là, par quoi serions nous fascinés ?

Ascèse de la raison, la Foi suppose des devoirs et des laborieuses réconciliations, là où la sensibilité aux Principes de Liberté suggèrent l’exaltante fuite en avant, drapeau à la main et le sein offert, exigeant le loisir de penser et de le manifester en public, ne serait-ce que contre une interdiction de vente de cigarettes à la sauvette ou pour le droit de s’habiller comme on veut et se déshabiller où bon nous semble.

Nous sommes des animaux supérieurs, et dans la nature aussi on s’autorise à tout faire dès que techniquement possible, comme étrangler son voisin pour lui prendre ses terres ; il est indispensable que je bouffe mon prochain avant qu’il ne me dévore, car c’est ce que l’Homme sait faire de mieux. Pour l’interdire, il faudrait une autorité supérieure ; le Religieux le prohibe, la Liberté le permet, à condition que tout rentre dans l’ordre et amène un progrès. Notre raison est sans cesse écornée par la mauvaise foi de l’agnostique, le croyant le plus redoutable.

Carlos Gravito

Débat du 11 Avril 2010 : « Les mots savent de nous plus que nous ne savons d’eux », animé par Gérard Tissier.

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Posted on 15th avril 2010 by Carlos in Comptes-Rendus

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« Les mots savent de nous plus que nous ne savons d’eux »

Ayant, sans aucune ambition, accompagné le Marathon de Paris pendant une centaine de mètres, c’est trop tard que, le 11 Avril, je suis arrivé au café des Phares où le thème du jour, choisi par Gérard Tissier, était « Les mots savent de nous plus que nous ne savons d’eux ». Ceci n’est donc pas un compte rendu du débat, mais une simple prise de position se rapportant à la sélection de nos sujets ou du moins à la façon de les aborder. Il s’agissait en l’occurrence du raccourci d’un vers de René Char, tiré des « Sept saisis par l’Hiver » dans les « Chants de la Balandrane » : « Les mots qui vont surgir savent de nous des choses que nous ignorons d’eux… ».

Les mots qui vont surgir…, donc.

La polysémie des signes n’étant pas décidée par eux-mêmes, vouloir leur accorder un sibyllin savoir ou une obscure aptitude de suppléance à notre probable dénuement philologique relève donc d’une arnaque intellectuelle trop facile, sinon malsaine, me semble-t-il. Simple croisement de catégories logiques ; alors que, côté Esthétique, par la grâce de certaines accumulations sémantiques échappant au pli que les rapports grammaticaux d’ordinaire leur imposent, Char s’est penché sur son acte d’écrire, ou sur son verbe créateur, afin de montrer à quel point le langage ordinaire risque d’être dépourvu de saveur sans une réelle invention lyrique, côté Rhétorique, les philosophes s’appliquèrent à se balandriner avec leurs gros sabots sur le terrain de l’affriolant bourrage du mou, admettant que les vocables sont au parfum de ce que nous sommes, tout en sachant pertinemment bien qu’ils ne se montent pas la tête ni ne cherchent pas à résister au temps ; sur eux plane en permanence le spectre de la langue morte.

Au fait, les mots ne font pas de poésie, ne courent pas après les rumeurs, les indiscrétions ou significations savantes dans une course aux lauriers ; les lauriers vont au poète qui sait créer de nouveaux signifiés et des associations d’idées inhabituelles. Son souci étant de trouver des images assez originales pour traduire ses sentiments et catapulter ses passions, c’est lui qui produit la variété des sens obligeant chaque terme à s’y plier pour prendre le lustre de ce qui poétique. La philosophie interprète le monde ; la poésie l’exalte car, par sa manière de faire bouger les étoiles autour de lui, l’aède y met à découvert des tas de facettes jusque là méconnues. Du coup, la figure poétique est toujours une audace de l’Homme qui fait éclater le langage humain, dont les dieux n’ont pas besoin pour dire ce qui est, et, chantant l’autre que l’on ne peut pas être parce qu’il n’est que gardé par les heures, le Fado portugais en demeure peut-être exemple le plus proche, du moins étymologiquement parlant ; « fatum », du verbe « fari, dire ».

Que venons-nous, alors, faire aux Phares ? Assister à des floralies ou soigner nos questionnements ? Là où il y a polysémie ou connotation, on découvre habituellement de l’intuition et de l’empathie pour les humains mais, dans notre cas, j’ai le sentiment que l’on n’a pas bien compris René Char ; la vérité des mots est celle que le poète fait surgir pour la durée du poème et point les convulsions expérimentées le long d’un débat. Tant pis. Ce qui, considéré sous l’angle de la poésie, évoque souvent un joyeux feu d’artifice, se pose parfois en tant que simple allumette éteinte, au niveau de la philosophie.

Carlos Gravito

Débat du 4 avril 2010 : « Est-il donné à tout le monde d’exister », animé par Daniel Ramirez.

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Posted on 5th avril 2010 by Carlos in Comptes-Rendus

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« Est-il donné à tout le monde d’exister ? »

 Pour trouver le jour de Pâques, événement eschatologique, il faut faire le tour de notre satellite préféré, puis le plaquer sur le calendrier retenant le dimanche qui suit la première pleine lune apparue après l’équinoxe du printemps, et c’est par un de ces hasards avec lesquels les astres se complaisent à nous ébahir, que cette sainte journée tomba le dimanche 4 Avril, occasion pour la chrétienté de se répandre en d’allègres Alléluia louant le Christ ressuscité puisque Marie Madeleine n’aurait trouvé que son suaire dans le tombeau qu’elle visitait. Tout ça, pour que l’on se rende prosaïquement compte qu’était venu le moment de peindre les œufs avant de les manger, le temps des lapins, des cloches en chocolat et autres friandises mais, décidément, au Café des Phares des esprits flingueurs se morfondaient de la joie d’autrui, raison pour laquelle le sujet que Daniel Ramirez choisit d’animer fut : « Est-il donné à tout le monde d’exister ? »

S’il y a un doute, c’est grave ; une telle idée a depuis toujours effleuré les esprits de certains hygiénistes éclairés, avec les conséquences que l’on connaît. Normalement, « tout le monde » est chacun et, dès qu’objectivement là, il ne peut plus surgir (ou disparaître), selon le bon vouloir d’un Dieu, l’estime ou mésestime de soi, le pouce du souverain ou la pertinence de la réponse à une pareille question. Pourtant, afin de persister dans l’aberration, comme il a été choisi de faire, nous avions deux possibilités : couper les cheveux en quatre ou tourner autour du pot pendant cent minutes. Bien que couper les cheveux en quatre n’en augmente hélas pas le nombre, nous nous y sommes prêtés quand même, tout en marchant à la bonne franquette autour du bol, afin de nous approcher du centre du débat en trois coups de louche, ce qui à la fin faisait déjà du pot primordial une bonne soupière.

Une fois que l’animateur fit remarquer qu’« exister est une chance » qui « n’est pas donnée à tout le monde » comme il a été ajouté par quelqu’un sans se douter de l’idiotie de son propos, il fut objecté « qu’exister a à voir avec la conscience d’être vivant » et ensuite on a entendu dire que « celui qui va mourir désire s’amuser auparavant », que « celui qui est en deuil veut remplir ce vide », ce qui amena quelqu’un à se demander « s’il est légitime de donner la vie » et un autre participant à découvrir  « que l’on n’est pas à égalité devant la mort ».

On faisait feu de tout bois et nous avons évoqué alors « le sentiment ‘océanique’ », « la solitude de Robinson Crusoé », « l’arbre qui cache la forêt (le singulier opposé au pluriel) », « la métamorphose dans la douleur », « l’intérêt de vivre au présent », jugeant même « qu’avoir une vie ‘pépère’ n’est pas exister », que « vivre, c’est faire des choix difficiles », que « Van Gogh n’en menait pas large mais était un grand Homme », tandis que quelques-uns se demandaient « comment Dieu peut-il prouver son existence », « si Michael Jackson était dans son cercueil », ou rappelaient aussi bien « le drame de Nanterre où un forcené abattit un tas de conseillers municipaux ‘pour exister’ » que « Roquentin faisant, dans ‘La Nausée’ (Sartre), l’expérience de l’écoeurement et de l’absolu devant les racines d’un arbre ».

Il a été aussi question de « Levinas, ‘la présence dans l’absence’, ‘l’être du néant’ ou ‘l’il y a’ », ainsi que de « Cioran ‘l’inconvénient d’être né’ » et de la boutade de « Baudelaire : ‘Dieu est le seul être qui pour régner n’ait pas besoin d’exister’ », le tout se concluant par « exister, c’est avoir un pouvoir sur la vie et cela n’est pas donné à tout le monde », histoire d’enfoncer le clou.

Je dirais que, ergoter sur l’existence tient moins du sens que du discernement, la vérité (s’il y en avait une) n’étant pas dans les assertions qui ne changent point, mais dans les jugements sur lesquels les erreurs d’ordinaire s’accumulent. « Tout le monde », ça va de soi, est la totalité des humains ; la proposition était donc logiquement désorganisée et l’animateur reconnut que « l’interrogation manquait de pertinence : elle était contradictoire philosophiquement, choquante socialement, indigne politiquement », sans parler des autres registres des choses par rapport à l’objet intelligible.

On ne va pas toutefois en faire une maladie malgré le goût de Cachou Lajaunie que commençaient à prendre les dragées chocolatées mais, le fait est que, peut-être parce que c’était Pâques tout simplement, comme le Saint-Sépulcre le débat se trouva vide de contenu… quoique, dans le tombeau du Christ il subsistait tout de même le linceul.

Le soir venu, après avoir assisté sur France 2 à la transmission des « Tontons Flingueurs », j’ai rêvé étrangement qu’Aristote me rassurait soulignant que « tout a un ‘telos’, c’est-à-dire, le caillou, l’abeille, la sardine, le nuage ou le truand ont tous un but intérieur à poursuivre, car l’objectif de l’existence est de s’arracher à la mort », et je lui demandai dans mon songe :

- Maître, est-il vraiment donné à tout le monde d’exister ?

- Mais bien sûr, me répondit le philosophe, il ne se peut autrement.

Puis, après quelques secondes de réflexion :

- Sauf en cas de décès, naturel ou violent.

Carlos Gravito

Débat du 28 mars 2010 : « Parler, est-ce naturel ? », animé par Gunter Gorhan.

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Posted on 30th mars 2010 by Carlos in Comptes-Rendus

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Parler est-ce naturel ?

Dès que l’on touche au temps, c’est la vitesse de la lumière qui se met immédiatement en branle avec toute l’équation de la relativité générale dont « cette heure [ajoutée] au cadran de la montre », à peine engagé le 28 Mars, « n’est qu’un balbutiement », pour reprendre l’air de Jean Ferrat, si l’on veut chanter, ou le texte de Louis Aragon si l’on veut juste parler, d’où le désarroi des jeunes gens d’une classe Philo du Lycée de Saint Quentin dans l’Aisne qui, suivant leur maître, Monsieur Emmanuel Musset, sont rentrés au Café des Phares ce dimanche des Rameaux comme dans une Jérusalem tapissée de palmes et d’Hosannas. Saisis du doute philosophique à peine installés, ils craignirent que la prise de parole ne soit quelque chose de guindé, artificiel, culturel, « une corde brisée aux doigts du guitariste », peut-être et, pour s’en assurer, leur sujet, que Gunter Gorhan allait animer, fut carrément : « Parler est-ce naturel ? ».
Tandis que les gorges se desserraient libérant la parole bavarde, la « glôssa », des jugements laconiques se sont portés sur « le fait biologique », « le langage universel que constitue la musique », « les ‘bouffées d’air’, pour les bouddhistes », « la rhétorique », « la voix du ventre et la voix de tête », « le drame de l’enfant sauvage », « la langue de bois du politique », ainsi que sur « la parole ‘armure ‘ et la parole ‘arme’ », « le propos performatif et le propos prescriptif » ou concernant « l’évolution de la technique, évidente dans le cinéma muet qui était aussi parlant que les films sonorisés », et de taciturnes sous-entendus se sont fait jour également, tels que « la parole qui comble un vide », « la langue fourchue », « le verbiage », « le parler pour ne rien dire », « la langue sortie de sa poche », « l’affirmation par rapport à l’autre », « le silence mortifère », « la logorrhée sous influence de l’alcool », « les baratins du Don Juan et du bonimenteur », mais d’érudits rapprochements ont été opérés encore, tels que « ‘Le jeu des perles de verre’ d’Hermann Hess, sorte d’abstraction de la pensée dans tous les champs de la connaissance de soi », de même que des absurdités sur lesquelles la raison ne peut pas avoir de prise, Antoine, le jeune étudiant auteur du sujet, concluant que « le silence est souvent plus éloquent que la parole ».
Pénétré de fond en comble par le temps, c’est quasiment certain qu’œuvre expresse du Verbe au seuil du néant, l’humain advint de la prose d’un étourdissant « logos » où rires et larmes, veilles et rêveries se confondent lui permettant la perception du sens et l’appel de l’être. Et pourtant, le fait est que, sans laisser de place ni à la contingence ni à la grâce, toute chose fut convertie à la condition d’objet parlant, une continuité irréversible vibrant depuis dans le vide de l’étendue où tout s’accomplit avec des exigences particulières appâtant nos choix personnels. Chaque langue n’équivalant pas à une théorie du monde mais à une saisie du monde, le jargon encodé des plus opportunistes enferme les Hommes dans une Babel qui, n’obéissant qu’à leurs mots-clé, fonctionne indépendamment de la volonté du vulgaire quidam, liée qu’elle est au Supra Langage de la Finance continuellement changeant dans sa façon de prendre la planète en otage, attestant ainsi de l’incapacité chronique des Etats (décelée par Hegel) à tirer les leçons de l’Histoire. Dès lors, de quelle manière la Technologie, trait caractéristique de notre temps, pourrait-elle épargner aux Hommes le réquisitoire de la faim et de la souffrance, si ses effets les prive de travail et les invite à utiliser plutôt qu’à s’engager ? Livrés au hasard, nous sommes relâchés sur un atoll resserré où notre condition de roseau pensant flétrit, dessèche et fane au soleil des belles promesses d’expériences selon nos désirs, et on absorbe passivement jusqu’à la consomption dans l’espace verbal concocté par des high-tech de pointe, à cheval sur ses codes de conduite. « Ecce Homo », un bébé qui, gazouillant, va par mimétisme acquérir un langage de bac à sable puis, grandissant, va apprendre à compter, à lire et à écrire, se gavant de connaissances ensuite afin de faire face aux défis de la vie, alors que pour ouvrir toutes les portes deux mots suffisent à chacun de nous : « Tirer » et « Pousser ».
Vous savez, selon ses dires, ma voisine se plaint un jour auprès de son médecin de famille, des âpres ergotages qu’il lui fallait endurer lorsque son mari rentrait un peu pompette le soir, et il lui a conseillé de faire des gargarismes à base de camomille à ce moment-là. Lorsqu’elle est retournée le voir deux semaines plus tard, le praticien lui demanda :
- Alors ?
- C’est épatant, docteur, dès qu’il rentre éméché, je prends ma tisane et je me gargarise, je me gargarise…
- Voyez-vous, c’est naturel ; dès qu’on ferme sa gueule, tout va mieux…

Carlos Gravito

Débat du 21 mars 2010 : « La quête de la pureté passe-t-elle par la salissure ? », animé par Sylvie Pétin.

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Posted on 22nd mars 2010 by Carlos in Comptes-Rendus

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La quête de la pureté passe-t-elle par la salissure ?

Animation :  Sylvie Pétin

Le 21 Mars, malgré un sale temps qui empêcha ma chemise de sécher, me déviant de l’urne Régionale avec une chanson de Jacques Brel sur les lèvres de ma mémoire : « Au Printemps, au Printemps/ Et mon cœur et ton cœur/ Sont repeints au vin blanc… », j’ai pris le chemin du Café des Phares où Sylvie Pétin a choisi d’animer le sujet « La quête de la pureté passe-t-elle par la salissure ? » Pas nécessairement, me suis-je d’emblée dit et dès lors, si c’est du contingent, au cas par cas, ça ne nous intéressait pas vraiment comme devinette ; la philosophie n’est pas un baril de lessive plein de potasse caustique qui lave plus propre que le bicarbonate de sa voisine, en l’occurrence Madame Catherine Bréhat présumée auteure de la boutade.

Pourtant, décidée à trouver la pureté sur place et dans l’heure, telle une Mère Denis, que les moins de 20 ans ne peuvent pas connaître, l’animatrice entrepris de laver, rincer et essorer les pensées du public qui, les yeux rivés sur elle triait, entre émotions et concepts, le linge de la problématique soulevée, dans une forme de vagabondage de proximité le long du prêt-à-penser.

Pour que l’on comprenne bien, cette question équivalait à « La quête de la pureté, c’est-à-dire, de ce qui est dépourvu de souillure peut-elle se faire sans être altérée par quelque chose de crasseux, de répugnant ? » On dirait que nous aimons bien laver le linge sale en famille à l’aide d’arguments détersifs car, même sachant que la prémisse est incongrue, quitte à se rendre complice d’une délicieuse confusion entre le réel et le « philosophique », le public veut toujours y croire. Il prend n’importe quel thème à bras le corps afin de l’étirer dans tous les sens, pour construire un débat coûte que coûte, et trouver finalement ce qu’il cherche : une fiction sans conséquences. Y a-t-il là production de sens ? C’est aussi barjot que « deviens ce que tu es pour avoir confiance en toi », et je vous donne des équivalents de l’idée : Pour être vivant, faut-il passer par la mort ? Pour se trouver, faut-il se perdre dans un labyrinthe ? Pour être propre, faut-il se couvrir de boue ? Pour sourire, faut-il être désespéré ? Pour être vierge, faut-il passer par le viol ? Pour aimer, faut-il avoir un cœur greffé ? Pour trouver Dieu, faut-il aller le chercher en enfer ?

Il me semble que, apte à accueillir la divinité au sens littéral du mot, le pur, ni altéré ni vicié, est exclusivement ce qu’il est, une catégorie métaphysique distincte du propre (catégorie physique) et à fortiori du sale qui, renvoyé à quelqu’un, devient pour Sartre une catégorie existentielle (le salaud qui traite l’autre comme un moyen et jamais comme une fin).

Mais, peu importe ; revenons au débat. On a commencé par mentionner « les trois couleurs pures ou primaires puis la complexité qui va ensemble avec la salissure au détriment de la pureté originelle (concept moral de Platon) ainsi que de la virginité et la simplicité ». Ensuite, « à propos de Descartes et ses ‘Méditations’, les différents intervenants ont évoqué l’infini, Dieu, Nietzsche, les Cathares, la rationalité, ainsi que ‘la statue intérieure’ et ‘la blessure plus près du soleil’ ». Sans oublier ni Adam et Eve ni le Bouddha, nous avons encore rappelé les Ayatollahs et le Pape Benoît XVI, parlant même de l’eau et du feu que l’on lie à la purification avec un petit détour par le cœur, le poumon et l’effusion de sang sans laquelle il n’y aurait pas de pardon », jusqu’à ce que la voussure des représentations emphatiques s’affaissât sur le point critique. Enfin, une confusion intellectuelle ou pure construction sociale qui n’a rien démontré ni révélé.

A part ça, je vous jure, feu mon oncle, en déplacement en Inde, a plongé un jour dans l’eau sale et boueuse du Ganges sous prétexte que le fleuve est le symbole de la pureté parmi les Indous ; vous auriez dû voir l’état de sa chemise !

Carlos Gravito

Débat du 7 mars 2010 : « Nous baignons dans trop de réalités », animé par Daniel Ramirez.

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Posted on 8th mars 2010 by François in Comptes-Rendus

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« Nous baignons dans trop de réalité »

Animation : Daniel Ramirez

Le dimanche 7 Mars, il y avait trop de tout à la Bastille ; trop de froid sur le marché, trop d’invendus parmi les fleurs destinées à la journée des femmes, trop de monde autour de la colonne du 24 Juillet pour le semi-marathon de Paris. (Lire la suite…)

Débat du 28 février 2010 : « L’hédonisme peut-il être moral ? », animé par Gunter Gorhan.

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Posted on 1st mars 2010 by François in Comptes-Rendus

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Le mot du collectif

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Posted on 1st mars 2010 by François in Tribunes

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En Novembre 1997, au cours du débat « Copier/collé » qui eut lieu au café des Phares, Marc Sautet constatait que « parfois, on se décolle de soi-même en vue d’un élargissement » ; Marc Goldstein me confia un jour : « le café des Phares est un endroit que j’affectionne particulièrement, parce que la philosophie ne s’y prend pas au sérieux ». Le premier, qui a su faire « des Phares » un comptoir aux idées, succombait des suites d’une tumeur cérébrale, le 2 Mars 1998 ; le second, qui s’évertua a en faire circuler librement le sens sur son site, s’effaça lui-même, le 20 Février 2009. Deux décès pour un signe de vie, l’assurance que la spéculation philosophique n’est ni morte ni sinistre.

Sur ces entrefaites, et sachant que chaque communauté tient à célébrer ses martyrs, nous voulons avec le geste d’aujourd’hui, 28 Févier 2010, rendre hommage aux nôtres. Ils sont quittes, tous deux, de la seule certitude que l’on a, le trépas toujours involontaire d’un « Moi » qui s’effondre, ne laissant de la mesure de leurs rêves que la vie captive entre les lignes de ce qu’ils ont écrit et les traces qui, restées dans le cœur de ceux qui les ont aimé, ne cessent pas de les construire.

Le collectif du CaféφιλοdesPhares

Le mot de Pascal Hardy

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Posted on 1st mars 2010 by François in Tribunes

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Amitiés philosophiques

À la disparition de Marc Sautet, l’unanimité s’est faite sur le sentiment d’avoir perdu un ami, y compris de la part de ceux qui ne l’avaient rencontré qu’une ou deux fois. Au-delà du caractère attachant et attentif du personnage, ce fait est révélateur de ce que Marc avait induit par les Cafés Philo : l’élaboration spontanée d’amitiés philosophiques. Le dispositif des Cafés Philo autant que la manière dont il concevait son rôle d’animateur permettait à chacun d’être entendu avec bienveillance mais sans complaisance. Aucun de ses débats ne ressemblait au précédent et les surprises étaient nombreuses, car il ne se posait pas en maître ni en référent du débat mais en facilitateur, ce qui ne l’empêchait pas de livrer sa pensée, bien au contraire. Au fil du temps il m’a été donné de participer à de plus en plus de débats dans lesquels l’animateur ne pouvait résister à la tentation de se présenter comme le « sachant » devant tenir les fils de la discussion, se privant ainsi de toute incertitude – de toute inquiétude, aurait dit Marc, pour qui l’improvisation du sujet était symbolique et indispensable. J’avais d’ailleurs recueilli son approbation quand, à l’étonnement général des participants aux premières Rencontres des animateurs, j’avais suggéré que chacun cultive un sentiment d’imposture pour se prémunir de cette tentation de la parole autorisée.

La philosophie antique nous a livré la figure tutélaire de Socrate interpellant ses contemporains sur la vie de la Cité, en particulier sur la question de la justice. Même si l’étude détaillée des textes de Platon nous montre la forme quelque peu factice des « dialogues » socratiques, l’image reste et on ne peut manquer de souligner que Marc s’en inspirait, y compris sur le fond, en considérant que « tout l’objet du débat philosophique est de savoir si la justice a sa place dans les rapports entre les hommes et si la démocratie est la bonne voie pour y parvenir ».

Marc Sautet a su nous interpeller sur la nature même de la pratique philosophique au cœur de laquelle il voyait le dialogue, pour lui fécond de reconnaissance de l’autre, de justice, et donc de démocratie. Cette conception particulière était à l’opposé de l’exposé docte sur la spéculation métaphysique s’accumulant en un corpus stratifié. Un de ses principaux apports fut donc de séparer pratique philosophique et histoire de la philosophie, tout en organisant leur enrichissement réciproque. C’est au café, dans la chaleur de ses débats, que ce processus était à l’œuvre. De la, le sentiment partagé d’avoir noué avec lui des amitiés philosophiques.

Cordialement,
Pascal Hardy